De la dépossession dans les démocraties occidentales

Dans la séquence politique troublée que nous vivons (conversions massives aux extrémismes religieux ou politiques, qui laissent craindre pour le devenir démocratique de l'Europe, et au-delà), la question de la souveraineté et des structures du pouvoir semble devoir être posée. Quelques pistes.

      Nous connaissons ces derniers temps ce qui ressemble fort aux derniers sursauts d’une démocratie représentative moribonde. La banalisation d’un projet de société marqué par le repli sur soi et le refus de l’autre, tournant résolument le dos à l’héritage révolutionnaire de notre pays, en est le symptôme politique le plus évident. Les attentats de janvier puis de novembre, expression entre autres de la détestation de certains principes qu’on s’autorise trop souvent à considérer comme définitivement acquis, ont peut-être accéléré la tendance au naufrage. Ce qui aurait indéniablement la couleur d’une ironie historique (défendre « nos valeurs » en les enterrant) digne de figurer dans les bons manuels d’histoire des siècles prochains – si toutefois on enseigne encore l’histoire après-demain. Nous en sommes donc, plus ou moins, là : pas loin du terme. Il aurait été souhaitable que ce terme prît la forme d’un renforcement démocratique, du représentatif au participatif. Nous devrons nous contenter, si le temps le permet, de seulement voir disparaitre de république les derniers vestiges de démocratie représentative, avec, pour nous rassurer, le maintien des apparences d’un régime parlementaire. Pour que les choses soient bien claires d’entrée de jeu, il est nécessaire de préciser que je ne tiens pas pour équivalentes la démocratie représentative (la célèbre « démocratie libérale » en général) et « la » démocratie. Mon objet n’est pas d’entrer dans un débat technique sur cette question, mais simplement de proposer d’une part une analyse de la généalogie de la situation historique que nous connaissons, et d’autre part, de pointer les enjeux que j’y vois et de suggérer quelques pistes.

      La structure formelle de nos sociétés dans leur dimension politique emprunte à la démocratie de nombreux aspects. Le premier d’entre eux est la souveraineté populaire. Sans toutefois aucune implication réelle du peuple, ni dans les décisions, ni dans l’action politiques. La convocation régulière aux urnes doit contenter ceux qui demandent à être entendus comme souverains. Le désengagement du peuple de la politique, sinon au titre d’une triple caution, sondagière tous les matins, électorale tous les trois ou cinq ans, oratoire quand nécessaire, voulu par le politique, ne remonte pas à ces dernières années. Il est consubstantiel de la contre-révolution engagée et poursuivie avec assiduité dès après la Révolution, qu’il s’agisse de l’épopée napoléonienne, de la restauration, de la IIème république qui en cinq mois met un terme à l’expression populaire, ou de la IIIème, guère plus portée sur la démocratie réelle que tout ce qui l’a précédée. La victoire de 1945 a pu sembler un court moment porter un coup d’arrêt à cette tendance lourde de l’histoire de France. Mais le recours aux hommes providentiels étant toujours des plus risqués, le retour aux manettes du général après la IVème portera le coup fatal et décisif, en instituant un régime républicain assez original (quoique la IIème République avait déjà puissamment innové dans le domaine), puisque consistant à désigner le monarque tous les sept, puis cinq ans. On pourrait aussi bien parler de monarchie non héréditaire, mais passons. Nous avons donc, en l’état, un souverain qui ne dispose pas de sa souveraineté. Un souverain dépossédé, avec son consentement, de sa souveraineté. Qui de surcroit aurait accepté de se bander les yeux. Ce peuple souverain honorifique souffre ainsi, plus ou moins de bon gré, d’être essentiellement souverain honorifique, c’est-à-dire privé de tout rôle historique. C’est la dépossession de l’agir. Approfondissons ce « plus ou moins bon gré ».

      La mécanique du consentement en politique est connue, et bien connue, depuis au moins La Boétie – mais n’allons pas imaginer un seul instant qu’il ne s’est agi là que d’une découverte circonstancielle, historiquement déterminée. D’abord, les hommes politiques la connaissent depuis la naissance de la politique. Elle fonctionne de la même manière quel que soit le régime politique, dès lors que l’autorité s’exerce du haut vers le bas. Elle repose en effet sur ce fait qu’aucune autorité ne tire son autorité d’elle-même, mais toujours de celui sur qui elle fait autorité, quelles que soient pour celui-ci les raisons de la reconnaître (et il faut ici lire et relire Kojève) : force, morale, religion, droit, habitude, sécurité. Ces raisons, qu’on pourrait presque volontiers qualifier d’ « objectives » si elles n’étaient pas tant le produit d’affects, sont renforcées par une raison plus difficile à admettre pour nous : la Raison n’est pas la chose du monde la mieux partagée, sauf à concevoir l’existence d’une raison « en puissance », qui n’est dès lors pas grand-chose de plus qu’un mode de fonctionnement possible de la pensée. Pour le dire sur un mode analogique : la performance athlétique, à ce compte-là, existe aussi bien en moi qu’en Dave Scott. Et pourtant, je n’irais pas courir l’Ironman après demain. Quant à remporter le titre…. Pour le dire autrement, encore : l’ignorance et la servitude caractérisent l’état natif de l’homme. La Raison est le fruit d’une lutte de la pensée en elle-même, contre elle-même. La liberté (de penser en tout premier lieu) ne vient que de la capacité de la pensée à dépasser elle-même, par la voie rationnelle, ses propres déterminismes. Disons, qu’en termes de dépassement, pour être tout à fait juste, il faudra alors parler de compréhension. Raisons « objectives » et ignorance sont les deux conditions natives de toute autorité politique. Un léger approfondissement de l’analyse nous permet de pointer qu’essentiellement, elle réside dans l’ignorance : j’ai mentionné la source des raisons « objectives » telles que pointées plus haut dans les affects. Ceux-ci sont in fine autant de déterminations de la pensée, ignorées à l’état natif de celles et ceux à qui elles s’imposent. C’est donc par la conquête de la Raison que ces raisons « objectives » pourront s’effacer au profit de raisons adéquates, c’est-à-dire conscientes d’elles-mêmes, de leurs origines (causes), de leurs buts (effets). La tâche essentielle que s’assigne à lui-même l’homme politique peut être dès lors dite : il convient de prolonger l’état natif des hommes par tous les moyens possibles. S’éclaire ainsi la triple source du secret d’état, à l’œuvre dans toutes les négociations importantes – TAFTA, COP21…. –, des efforts considérables consentis pour instaurer une réelle connivence médiatique, et du recours régulier à des Idées qui, pour n’être jamais, ou rarement, incarnées par ces hommes et femmes politiques, n’en gardent pas moins leur force incantatoire. On retrouve là les structures éternelles du pouvoir, savoir respectivement : le confinement à des cercles restreints des processus décisionnels (conseil du roi), l’usage massif d’un levier de propagande adéquat par son ancrage (le clergé alors comme aujourd’hui les médias – dont le caractère sacré mériterait d’être questionné), et l’instauration d’une formule (magique) de transcendance (religion, patrie, liberté, égalité…).

      Le niveau fonctionnel de ces structures peut se recouper tout en étant distinct. Le secret des affaires a pour fonction primaire et ouverte le maintien dans l’ignorance. Il a aussi pour fonction corollaire l’instauration d’une distance présentée comme incompressible par la nature même de l’organisation politique : des questions sont ainsi réputées inaccessibles techniquement au commun ; il faut « s’y connaître » pour prendre part aux débats. Rien n’est plus faux, mais la distance instaure un infranchissable fossé. Cette fonction distancielle se retrouve incarnée par ceux choisis pour porter la bonne parole, qu’elle se dise en latin ou dans les termes mathématisés de l’économie politique : le médiateur adopte toujours une posture de spécialiste, déploie des efforts considérables à asseoir son aura de technicien à même de comprendre ce qui se joue (journaliste « de métier », politologue, économiste). Il est aussi réputé moralement irréprochable : sa stature héritée (de l’histoire, de l’université, des sciences humaines et sociales) permet son assise sur un présupposé de bonne volonté, tout autant que de bonne foi. Comme le clerc est le garant de la transmission parfaite de la parole divine sans déformation, partant le seul légitimé à évaluer le souverain (et sur l’efficace non de son action politique, mais de son incarnation du droit divin), de même le journaliste est le garant de la liberté de penser, et l’incarnation de l’idéal démocratique. Sa fonction est alors testimoniale : il témoigne de la conformité de la souveraineté à ce qui doit être. Cette fonction testimoniale est présente également dans la dernière structure instaurant la transcendance : toute formule magique joue évidemment le rôle d’horizon pour ce qui doit être, et c’est bien tourné vers ces formules que le clerc rend ses jugements. La formule magique recouvre également, et c’est là sa fonction la plus obvie, une fonction cohésive, en ce qu’elle fournit le référent collectif permettant au peuple de se penser dans une unité plus ou moins ouverte. Il est à ce titre intéressant de noter en passant qu’en démocratie, la seule formule magique interdite est le peuple lui-même : la moindre direction prise en ce sens par l’un ou l’autre conduit immanquablement à l’accusation de populisme. Je ne développerai pas plus cette fonction cohésive : chacun aura en tête les miracles d’unité nationale obtenus par exemple par l’appel à la patrie.

      La formule magique présente la difficulté, inhérente à sa nature, de devoir être répétée et prise en charge par chacune des autres structures que sont les cercles du pouvoir et le clergé officiel. Le moindre hiatus de l’une à l’autre ouvre une brèche dans la valeur performative de la formule : on a pu le constater immédiatement après les attentats, où la sécurité a été l’objet d’incantations uniformes, ayant permis l’adoption de l’état d’urgence sans débat, ni contestation médiatique ou parlementaire. L’horizon commun, pour se décréter, doit l’être sans faille. Pour parvenir à cette infaillibilité de la formule, l’ensemble des structures du pouvoir est mise à contribution pour faire de la formule la seule vérité possible ; tout discours introduisant le doute dans la formule est interdit, à défaut déconsidéré comme appartenant à une catégorie disqualifiée, et disqualifiante, de discours. Ce seront les rengaines sur le caractère réactionnaire de telle pensée, la nature utopique de telle proposition puisqu’il n’y a pas d’autre alternative (TINA), le recours aux chiffres portés par des agences appointées gage d’une scientificité indéniable permettant le renvoi aux oubliettes de l’enfantillage toute autre approche. L’objectif de cette cohésion du peuple confinant à l’homogénéité présente évidemment le défaut de n’être jamais atteint dans les faits. D’une part, le peuple supposé « un » est tout sauf une réalité univoque ; en son sein coexistent des individus non seulement d’origines diverses, mais aussi dont les parcours de vie – formations, rencontres, etc. – constituent autant de possibilités d’échapper à l’uniformité. D’autre part, et c’est une conséquence naturelle de la remarque précédente, il est impossible d’empêcher, au sein du peuple (entendu au sens large), tout discours, à plus forte raison toute pensée contraire : la multiplicité des acteurs possibles, la profusion des canaux de diffusion (NTIC), les simples échanges quotidiens, permettent d’échapper au contrôle des paroles et des pensées.

      Ces limites évidentes ne constituent pour autant pas un frein suffisant aux ambitions des structures du pouvoir. Leurs intérêts bien compris les invitent évidemment à ne pas céder d’un cheveu sur ce terrain ; leurs moyens sont en outre suffisamment nombreux et puissants pour conserver leur emprise. Et en dépit des limites signalées plus haut, du peuple en général, on peut faire un peuple : l’horizon commun peut être une réalité opératoire, dont le ressort essentiel est de fonctionner par exclusion. Seront pointés comme irréductiblement autres tous ceux qui n’adhèrent pas à la fiction, et seront ainsi relégués à la marge tous ceux qui ne participent pas, et qui offrent en même temps, quel bon goût, l’occasion de cimenter l’unité de ceux qui participent. La grande fiction peut alors battre son plein, structurée sur le mode « eux contre nous », dont nous trouvons particulièrement d’exemples récemment. Dans tous les cas, hors de cette fiction, qui pourra se déployer sans limite, il n’est pas de vérité admissible. Et aussi bien, on retrouve la question éternelle de l’ignorance : tous ceux qui acceptent les structures du pouvoir acceptent en même temps d’être tenus dans l’ignorance – soit acceptent les seuls discours de pouvoir comme vérité – et, ce qui in fine revient au même, tous ceux qui acceptent d’être tenus dans l’ignorance acceptent du même coup les structures du pouvoir telles qu’elles sont. Dans ces conditions, le peuple tel qu’il se définit lui-même, dans un bel ensemble avec les structures du pouvoir, non seulement ne sait pas ce qui se trame, mais ignore ce qu’il ne sait pas ; or, c’est alors la condition première de la pensée qui est évacuée : savoir que l’on ne sait pas, tel est, comme le montrait Socrate, le premier mouvement de la pensée s’affirmant elle-même. On peut ainsi conclure que, ne sachant pas, le peuple finit par ne plus même vouloir savoir, et qu’il valide ainsi la deuxième dépossession, sans laquelle la première (celle de l’agir) ne serait pas complète, savoir la dépossession du penser.

      Privé d’agir, privé de penser, le peuple souverain est privé de lui-même, en ayant pour seul spectacle son être actuel : il se contemple lui-même dans une éternité béate, tel qu’il est et se veut demeurer. On reconnaîtra sans peine que la démocratie n’est, pour un peuple souverain tel que celui-ci, qu’une Idée sans forme, sans acte possible. Il ne saurait exister, sous la 5éme République (et on peut en dire autant à la fois de celles qui l’ont précédée, et des démocraties libérales occidentales dont on fait le modèle indépassable de toute démocratie), d’autre peuple que ce peuple. Autrement dit, ce qui tient lieu de peuple souverain est par essence un ensemble plus ou moins large en nombre d’individus incapables de savoir et incapables d’agir, se définissant eux-mêmes par opposition avec « les autres », quels que puissent être ces « autres » (noirs, femmes, communistes, capitalistes, juifs, francs-maçons, homosexuels, musulmans, gauchistes, écologistes, etc. Vous prendrez soin de rajouter toute mention utile). Cette situation même n’est pas de l’entière responsabilité de ces individus – en un sens moral, il n’en va pas non plus de leur responsabilité -  puisqu’elle est largement produite par les structures du pouvoir telles que définies plus haut. Les conclusions s’imposent d’elles-mêmes : d’une part, notre régime politique n’est pas démocratique, et l’Europe, chaque pays pris à part, et l’ensemble avec ses institutions ne l’est pas plus ; d’autre part, la montée des extrême-droites dans la plupart des pays européens, loin d’être un fléau à combattre pour lui-même, n’est que le symptôme le plus évident d’un déficit structurel, essentiel même, de démocratie. Ignorer ce dernier point, c’est refuser de comprendre l’histoire politique de l’Europe « démocratique », et particulièrement du XXeme siècle, au cours de laquelle cycliquement les courants les plus arc-boutés sur une vision dualiste du monde et d’eux-mêmes sont parvenus à prendre le pouvoir. Toute usurpation politique de la démocratie est condamnée à fonctionner sur l’exclusion de l’autre après construction artificielle d’un peuple univoque. Tout maintien en l’état des structures de pouvoir engendre nécessairement cette situation.

      Je voudrais attirer pour finir l’attention sur un point préoccupant de la situation actuelle. L’un des plus grands dangers des structures à l’œuvre actuellement est de distiller un discours bannissant toute négativité de l’horizon du « peuple » : « nous » sommes les bons, « eux » les méchants. La mort n’existe plus en tant que telle dans nos vies ; la critique de nos « valeurs » n’est plus possible. La peine, les difficultés de l’existence, les déconvenues, sont invitées à disparaitre de la scène. Or, comme l’écrivait Baudrillard (dans La transparence du mal) « la positivité hyperbolique engendre la catastrophe (…) tout ce qui expurge sa part maudite signe sa propre mort. Ici est le théorème de la part maudite. » L’antidote est connu : libérons la Raison en nous des raisons inadéquates ; pensons librement, en acceptant que toute libération, par principe, ne peut être partielle, et libère autant le bien que le mal, soit rétablit dans ses droits l’infinie nuance de gris que d’aucuns refusent au nom du noir ou du blanc. Curieusement, c’est aussi ce qui nuirait le plus aux usurpateurs de souveraineté populaire.

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